Étapes de la réalisation des œuvres
Ce chapitre présente les étapes de réalisation d’une œuvre construite à partir d’une banque de sons, selon le procédé de composition instrumentale par montage numérique. Après avoir défini chacune de ces étapes, je retrace, à travers des exemples, l’évolution de mon approche pour en arriver à présenter Pièce Montée finale.
1.1 Définition des étapes de réalisation
d’une œuvre.
Il existe plusieurs façons d’approcher la construction d’une
banque de sons. En fait, chaque banque contient des différences quant
au contenu et à la méthodologie. Dans ce qui suit je décris
les points communs de toutes les banques dont j’ai expérimenté
la réalisation lors de mes études.)
a. Planification générale de la banque de sons
L’étape de la planification (a) consiste à effectuer des
choix sur les plans mélodique, harmonique et timbral. C’est ici
que se décide l’idée globale du matériau sonore
brut qui servira à créer la ou les futures pièces par
montage (e).
b. Écriture des fragments
Il faut ensuite prévoir la durée et écrire avec plus
ou moins de précision (selon le cas) des fragments musicaux que les
instrumentistes auront à jouer en studio : des itérations, des
phrases mélodiques, des accords, de l’improvisation, etc. Ces
fragments sont en eux-mêmes reliés intimement à la planification.
Je fais cette remarque car pour quelques banques cette étape n’existera
plus : ainsi, pour des banques où seuls les timbres ont été
planifiés et la prise de son exécutée en improvisation,
on passe directement de a. à c.
En respectant les choix faits à l’étape de la planification,
c’est ici que les partitions que les instrumentistes exécuteront
en studio sont élaborées. En bref, cette deuxième étape
fixe ce qu’il y aura à jouer et la façon dont se déroulera
l’enregistrement de manière à maximiser le temps de studio.
On peut dès ce moment avoir une idée approximative des objets
sonores non-écrits qui seront improvisés au moment même
de l’enregistrement. Elle concrétise par écrit l’idée
musicale planifiée de la première étape et aussi une
certaine « prévision » de l’imprévu improvisé.
c. Enregistrement (prise de son)
Puis vient l’enregistrement qui entraîne des décisions
d’ordre technique mais qui ont une importance capitale pour la définition
des sons, comme le choix d’un enregistrement multipistes ou non, le
choix de microphones, la proximité de l’enregistrement des objets
sonores, la réverbération naturelle.
d. Coupe et Catalogage
Après l’enregistrement, il faut prévoir la façon
dont seront catalogués tous ces objets pour faciliter leur sélection
et leur extraction au moment du montage. On peut classer ceux-ci par rapport
à leur timbre, leur source (instrument), leur fonction (accord, mélodie,
itération) leur épaisseur (seul ou ensemble). Cette étape
est celle où s’effectue un filtrage : certains objets sont rejetés,
d’autres conservés. Il faut ensuite les nommer et les classer
de façon simple et efficace afin de permettre au compositeur de se
retrouver rapidement à l’étape du montage.
Même si toutes les étapes sont importantes dans la composition
par montage à partir d’une banque de sons, la coupe reste pour
moi la plus importante avec évidemment celle du montage lui-même.
Tout le travail qui a précédé est ici filtré et
chaque choix représente un minuscule acte de composition. C’est
l’étape où la banque de sons se concrétise, où
le compositeur met sa couleur et par la coupe et par la façon de classer
les objets. Toutes les décisions qu’il a fallu prendre sont hautement
subjectives et rendent unique chaque banque.
e. Montage Audio
Le montage représente la composition proprement dite : la mise en place
d’objets sonores dans le temps et la forme désirés par
le compositeur. C’est l’étape électroacoustique
où le compositeur manipule une matière sonore devant son écran
d’ordinateur. Dans le cadre de ce projet et pour respecter mes intentions
de ne pas composer de musique électroacoustique avec ce procédé,
les manipulations possibles sont limitées à un principe instrumental.
Les accumulations, le micro-montage, les variations de hauteur, d’espace
et d’enveloppe sont autant de possibilités de construction des
pièces « progénitures » de cette banque.
f. Réécriture
Pour souligner le principe « instrumental » que je cherche à
maintenir, les pièces résultant de cette banque devraient pouvoir,
idéalement, être transcrites sur des partitions traditionnelles;
à tout le moins, il devrait être possible de concevoir une partition
d’écoute approximative. Cette décision force le compositeur
à garder à l’esprit les principes d’harmonie et
de rythme d’une composition instrumentale. Il est trop tentant de se
laisser aller aux timbres uniquement, sans pour autant que cela soit interdit,
au contraire. La rigueur qu’impose un tel objectif force à tenir
une pensée instrumentale et non électroacoustique. C'est-à-dire,
sans générer de sons autrement que par l’instrument en
soi, et en gardant une rigueur quant à la construction acoustique ayant
comme optique l’instrument comme il sonne sans modification.
1.2 Évolution de mon approche
1.2.a Les premières expérimentations
Dans les premières pièces, j’ai expérimenté
plusieurs types d’écriture et de partitions. Au début
de mes expériences, tous les fragments étaient précisément
écrits comme pour une partition qui aurait à se jouer en concert.
Les résultats étaient satisfaisants mais quelque chose de plus
intéressant est survenu. Ainsi, pour la banque de Blouskaille Olouèze,
une fois enregistré tout ce qu’il y avait de planifié,
je me suis retrouvé, en plus de ce que je recherchais, devant une trame
brute, remplie de sons parasites, de ratés, de fausses notes, etc.
Une fois arrivé à l’étape de la coupe et du catalogage,
j’ai constaté l’énorme quantité d’objets
sonores intéressants que les instrumentistes avaient produits involontairement.
Ce qui me ramène à l’écriture de fragment elle-même
avec cette complexe donnée de plus : prévoir l’imprévu.
Pour les constructions de banques qui ont succédé à celle
de Blouskaille Olouèze, j’ai approché l’écriture
de différentes façons. Premièrement, les fragments de
partitions sont plus courts. Comme je l’ai déjà mentionné
précédemment, cette façon de procéder m’a
permis de produire de plus courts extraits qui finalement me laissent une
plus grande liberté une fois rendu au montage.
Deuxièmement, j’ai retiré, dans ces extraits, les détails
de nuances, d’attaques, de tempo et même parfois de phrasés,
au profit de consignes données oralement en studio. La même portion
de partition est jouée et rejouée, chaque fois en modifiant
un paramètre. L’écriture de fragments, tout en restant
une écriture, s’est légèrement transformée
en « planification du temps de studio ».
J’ai de plus expérimenté avec la banque des Pianos montés
une approche différente. L’écriture des objets sonores
que j’avais planifiée ne s’est pas effectuée sur
des partitions conventionnelles. J’ai simplement énuméré
ce que je désirais retrouver dans la banque : notes seules f et p,
clusters dans chaque registre, rythmes en boucle à l’intérieur
du piano, glissandi, etc. Cette façon de procéder, en comparaison
avec des partitions écrites de façon conventionnelle, a eu pour
effet d’enrichir ma banque avec des objets sonores plus spontanés
et surtout d’augmenter l’importance du rôle de la coupe
et du catalogage. Les idées sonores n’étant pas écrites
précisément, plusieurs reprises d’une même idée
étaient nécessaires pour arriver à satisfaction. Par
analogie, on peut voir ici une approche similaire au cinéaste qui tourne
plusieurs
1.2.b Dilemme
Pour la planification de la banque de sons qui servira à la composition
de ma pièce finale, Pièce montée finale, j’ai fait
face à un dilemme. En effet, la banque de Blouskaille Olouèze
par exemple, était constituée de multiples fragments de durées
plutôt longues (entre 3 secondes et 1 minute) et d’une énorme
quantité d’accords de différents renversements et hauteurs
(cette pièce contenait trois accords différents de quatre sons).
L’expérience fut fructueuse au niveau harmonique mais restait
encore trop « écrite » et n’offrait pas une quantité
satisfaisante de possibilités de montages différents des sons
tirés de cette banque. En d’autres mots, les fragments disponibles
étaient trop longs ou plutôt trop marqués et repérables
pour que je puisse m’en servir de nouveau une fois entendus. J’ai
expérimenté les mêmes limites dans l’emploi de ce
type de banque faite de longs fragments avec la pièce pour piano, clavecin
et violoncelle : L’Éducation Physique. Au point de vue de la
cohérence par contre, la réussite restait inévitable.
Amenant un problème opposé : l’expérience des Pianos
montés. La banque que j’ai construite pour ces différentes
pièces fut simplement un échantillonnage des 88 notes du piano.
88 notes longues p et f, 88 notes courtes p et f. De très bons résultats
se sont dégagés mais j’ai dû renforcer ma banque
en y ajoutant « des objets » pianistiques pour qu’émerge
quelque chose de plus intéressant. Donc, en plus des notes, la banque
contenait une foule d’événements piano comme des clusters,
des glissandi, de la percussion de l’intérieur du piano, des
grattements de cordes, etc. L’utilisation de ces objets entremêlés
avec les notes pures donnait, pour la composition, des possibilités
plus restreintes mais, curieusement, une plus grande liberté que la
banque de sons trop précise (mentionnée précédemment)
de Blouskaille. Pour que la composition par montage prenne toute sa pertinence,
la solution à ce dilemme réside donc dans une planification
à mi-chemin entre ces deux approches : des notes, de courts fragments,
des bruits parasites, des fonds sonores (fragments plus longs), le tout dans
l’optique de garder un nombre maximal de possibilités d’agencements
sans avoir l’impression trop grande d’un déjà entendu.
L’élaboration de ces deux banques a donc contribué à
la méthodologie de construction des banques de sons qui ont suivi.
Les banques de la pièce Percumontée, du collectif de composition
et de toutes les pièces de Violons montés offrent des exemples
de banques qui sont satisfaisantes dans la mesure où elles donnent
aux compositeurs une grande liberté, de nombreuses possibilités
et de la cohérence. Leur construction renferme assez de motifs caractérisés
pour distinguer la couleur de la banque et assez de variétés
dans les timbres et les durées pour laisser une grande marge de manœuvre
à l’utilisateur.
Cette étape est cruciale pour la suite du processus de composition
: les choix effectués donneront naissance à la matière
première de l’œuvre. On peut aisément faire l’analogie
entre une banque de sons et sa progéniture d’une part, et les
phases conceptuelles et/ou esthétique d’un compositeur ou d’un
artiste d’autre part (Stravinsky et le sérialisme, Picasso et
sa phase bleue, etc). Dans un cadre donné, comme une étude esthétique,
on peut retrouver à la fois une unité dans chaque banque distinctement
et de plus, une unité dans chacun des « monteurs » de cette
même banque. Chaque banque renferme une quantité énorme
de possibilités de montages. De plus, elles peuvent êtres accessibles
à des compositeurs autres que celui qui en fut le créateur.
(voir collectif de composition)
1.2.c À propos de l’enregistrement
Les sessions d’enregistrements en studio peuvent prendre plusieurs formes.
Cette étape marque le premier « round » d’interprétation
(le second étant l’interprétation du compositeur au montage).
Pour ce qui concerne la pièce Blouskaille Olouèze, j’ai
écrit des fragments musicaux que le quatuor à cordes a interprétés
sous ma direction. Au moyen de quatre micros (Neumann), un pour chaque instrument,
avec une prise de son très près de la source, j’ai enregistré
l’ensemble complet sur deux pistes. De plus, deux autres microphones
enregistraient l’ensemble en entier (stéréo) dans une
salle insonorisée; la réverbération naturelle de la salle
étant inexistante, je peux de cette manière avoir accès,
lors du montage, à toute la panoplie de réverbération
artificielle disponible. (Dans toutes les banques de sons réalisées,
j’ai recherché un son instrumental « mort », c'est-à-dire
sans réverbération naturelle, sans « room ». Cela
permet, lors du montage final, d’ajouter à mon gré une
proximité ou un éloignement artificiel du son. Cette simple
manipulation de réverbération ou de délai ajouté
joue un grand rôle dans l’interprétation du compositeur
lors de la composition par montage.)
Le résultat de ces deux différentes prises de sons (près
de la source et loin de la source) m’a laissé une donnée
de plus pour composer mes montages.
Dans la plupart des autres banques construites, je n’ai gardé
qu’une seule prise de son. Pour les pianos montés, j’ai
beaucoup expérimenté les proximités de micros et leurs
déplacements lors d’un son continu. J’ai aussi tenté
de jouer sur la dualité mono vs stéréo, ce qui a donné
des résultats clairs lors de l’écoute des objets sonores
séparément, mais plutôt inaudibles une fois montés,
superposés.
J’ai dû faire face à quelques problèmes techniques
pour ce qui est de la prise de son des percussions montées. Je désirais
obtenir, comme pour les autres banques, une prise de son très près
de la source. Or, les percussions présentent un défi de taille
pour l’enregistrement : les variations de dynamique. Pour atteindre
mes objectifs, il a fallu beaucoup de temps et plusieurs prises du même
objet sonore. Je devais trouver pour chaque instrument de percussions le point
idéal dans l’espace pour atteindre le rapport optimum attaque
versus résonance. Une fois terminée, la pièce Percumontée
est la pièce qui illustre de façon la plus claire cette recherche
au niveau de la prise de son.
Toutes ces expérimentations sur l’enregistrement et la prise
ont servi à l’élaboration de la banque de sons du projet
final de mon doctorat : Pièce montée finale